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Sur les traces d’Alexandre Degrand (1844-1911) à Shkodër et ses environs

« On publie chaque jour de si intéressants récits de voyage, que ce n’est pas sans quelque hésitation que je me suis décidé, sur le conseil d’amis, peut-être trop indulgents, à faire paraître ces notes prises en parcourant une contrée où tout n’est plus aujourd’hui que ruines, au milieu desquelles errent les débris d’une race oubliée. »
( Alexandre Degrand, 1901, Souvenir de la Haute- Albanie )


Ayant recours à un terme utilisé par l’ingénieur français Édouard Schneider dans une étude publiée quelques années auparavant, Degrand essaie d’y ajouter l’intérêt des recherches pour enrichir le savoir européen sur ce peuple tombé dans l’oubli.

Pourquoi Degrand débarque à Shkodër dans un siècle marqué de troubles historiques et diplomatiques dans la vie des Albanais ?

Jules Alexandre Théodore Degrand, né dans une famille de la noblesse française, rejoint le service diplomatique français à l’étranger en 1868, comme élève-consul, une sorte d’attaché pour les services consulaires au consulat de Buenos-Aires. Il séjourne en Roumanie en 1874 comme chancelier du consulat de France à Galati et comme vice-consul à Roustchouk (Kustendjé) en 1883. Cette période a du marquer sa carrière car en 1890, il est non seulement décoré de la médaille de Chevalier de la Légion d’Honneur, mais il a pu développer certaines de ses passions, l’intérêt pour l’histoire, l’archéologie, la photographie, les langues. C’est en 1893 qu’il vient comme consul à Scutari (Shkodër), une ville importante de l’Albanie de l’épouque où auparavant avaient séjourné ses prédécesseurs dont le consul Hyacinthe Hecquard, auteur du livre Description de la Haute Albanie ou Guégarie (1863). Pendant les années de sa mission (1893-1899, Degrand est ce consul qui a tant voyagé, photographié et écrit des notes de voyages. De retour en France, il publie en 1901 Souvenirs de la Haute Albanie, considéré comme l’une des premières études sur l’Albanie du nord, écrit sous forme de récit de voyage ainsi qu’une étude ethnographique de terrain où les interactions avec les habitants revêtent d’une importance particulière.
Découvrant l’itinéraire de Degrand pour venir à Shkodër, « …je crois préférable de débarquer à Dulcigno (Ulcinj) qui mérite d’etre vu … » , le touriste moderne a beau à apprendre sur l’histoire ancienne et moderne des terres albanophones, dont Ulcinj, « Comme toutes les villes d’Albanie, Dulcinjo eut à soutenir de nombreux sièges, les Turcs s’en emparèrent en 1571, pès d’un siècle après la prise de Scutari ;les Vénitiens cherchèrent à y entrer en 1696 et 1722 sans succès, la ville sortit ruinée de ces luttes ».

Chateau de Dulcinjo

Si Degrand s’est déplacé de Dulcinj à Shkodër moitié « à cheval…puis traversé en bac la Boïana (Buna) », ce dernier trajet en bateau est recommandé même aujourd’hui. Départ en petit bateau de l’embuchure de Boiana coté Monténégro, pénétrer dans la mer adriatique, prendre demi tour encore dans l’autre coté de Boiana (Buna) et admirer tout au long du voyage les rives de la rivière jusqu’au vieux pont, en face de la quelle on ne trouve aucune trace du vieux Bazar décrit par Degrand comme l’endroit où « .. il faut y passer une ou deux journées à étudier la vie des boutiques et les industries locales.[…]

Le vieux Bazar

Les bijoutiers sont les plus intéressants Quelle patience et quelle adresse ne leur faut-il pas pour produire les ornements de filigrane si fins et en même temps si solides dont ils garnissent les armes qu’on leur apporte ; que de modèles, gracieux dans ces boutons destinés aux vestes de paysans, étranges parmi ces lourds colliers de style byzantin si décoratifs ! » De toute façon, si le vieux Bazar n’a pas résister aux « tempêtes », l’artisanat est toujours vivant et fait la renommée de la ville.

Un autre arrêt de Degrand « à la rue des Poissonniers » où on pouvait observer « des formées de cabanes couvertes de roseaux, installés sur des pilotis …où des hommes silencieux et immobile y restent jour et nuit, attendant le moment où le poissons pénétrera.. » fait aujourd’hui l’identité pas seulement des pecheurs des villages de Shirokë et Zogaj, mais aussi de nombreux habitants de la ville passionés par la pêche. 

La peche

Si la nécroplole de Koman est livrée au monde archéologique, c’est grâce à Alexandre Degrand qui devient le premier à y mettre les pieds, en dépit de sa réputation d’endroit dangereux et sauvage. Passionné par l’archéologie, les cultures balcaniques dont il avait de vastes savoirs et la photographie, il visite de nombreux forts, églises médiévales et ruines, Drivasto (Drisht), Sciassi (Shas), Gaëtan (Gajtan), Masreco (Mazrek), Dagno (Danja), Sarda, Craja (Kraja), pour grimper la Forteresse Delmazian et la montagne de Sépulcres près de Koman et « se poser la question des secrets de cette importante et mystérieuse nécropole du VIe-VIIe sciècle ». Ses fouilles ainsi que les objets trouvés dans les tombeaux de Koman et dans la forteresse dalmate (cercles de cou et bracelets en bronze, colliers en perles, boucles et anneaux d’oreilles en bronze et en argent, bagues et ornements en bronze et en argent, haches, glaves, couteaux, fibules, briquets en fer) le pousse à s’interroger sur l’origine des albanais : « Quel est donc ce peuple, qui prenait un tel soin d’assurer le repos à ses morts, les ensevelissait avec tous les objets ou bijoux qui leur avaient appartenu et les transportait sur cette hauteur d’un accès si pénible ? […] Quels étaient ses mœurs, ses usages, sa réligion, sa provenance ? […] « Les Albanias sont-ils réellement des Pélasgues […] restés jusqu’à nos jours sans mélanges, ayant conservé intacts leur langue et la plupart de leur coutume comme l’affirme quelques écrivains modernes qui les ont étudiés ? » (Degrand : 1901, Souvenirs de la Haute-Albanie). De retour en France, il offrent ces objets au Musée des Antiquités Saint-Germain-en Laye, près de Paris éveillant ainsi l’intérêt des chercheurs à mener des études ultérieures. Ce qui restait une énigme pour Degrandi a été découvert 120 ans plus tard par une expédition franco-albanaise. Les fouilles ont révélé les débuts de la civilisation de Koman, où, entre autres, plus de 12 églises et même des cathédrales ont été découvertes.
Depuis 2017, la mission franco-albanaise des fouilles archéologiques dans la vallée de Drin présidée par Mme.Etleva Nallbani, archéologue et chercheuse au CNRS Paris poursuit le travail de découverte amorcée en 1960, 1982-1984, 2008. Les fouilles visent « l’organisation de l’habitat perché de Komani, un monument de la ville haute de Sarda et son rempart investigué par deux prospections subaquatiques en vue d’achever la fouille exhaustive de la nécropole principale de Komani accordant une attention particulière aux contextes funéraires qui permettent de dresser une esquisse de la population sur 800 ans ». (Site de EFRome)
Si Degrand a peiné à visiter ces zones, aujourd’hui elles sont d’accès facile et en plus pittoresque. Pour cet itinéraire aux alentours de Shkodër, focus sur Drisht (Drivasto), où il y a une combinaison de nature, d’histoire et de culture pour ceux qui aiment découvrir l’Albanie authentique ; Sciassi (Shas), Gaëtani (Gajtan), Mazreco (Mazrek) à la découverte des ruines d’anciennes églises témoignant de la vie des habitants et Sarda, entouré de collines verdoyantes et de paysages montagneux. Une balade en petit bateau pour explorer ses vestiges historiques ( églises anciennes ou sites archéologiques), contempler les paysages magnifiques tout en écoutant les légendes racontées par les habitants. De retour, déguster des plats locaux préparés par des produits frais et locaux est incontournable.

Les photos prises par Degrand (au nombre de 79) qui illustrent son œuvre Souvenirs de la Haute-Albanie sont d’une grande importance historique.